Soleil et petits prix, l’Albanie est le nouvel eldorado des Italiens

2023 est une année record pour le tourisme en Albanie @ LS

Tribune de Genève – 01.10.2023 – Article

Le pays des Balkans est désormais une destination prisée des vacanciers, retraités et jeunes travailleurs de la péninsule. Ils découvrent un pays qu’ils ont longtemps méprisé.

Des chaises longues à perte de vue recouvrent les 10 kilomètres de plage de la baie de Durrës. Ici ou là, les sonorités chantantes de l’italien résonnent sous les parasols inondés du soleil de mi-septembre. «On a entendu de belles choses sur le pays et on était curieux de découvrir cette région si proche, mais mal connue.» Elisabetta, la soixantaine, marche sur le sable chaud après un bain dans une eau à 24 degrés. Avec son mari, cette Véronaise
profite des douceurs de la principale station balnéaire d’Albanie. «Les gens sont vraiment accueillants, et les prix sont bien plus abordables que chez nous.»


Pour les vacanciers venus de la Botte, le dépaysement n’est pas brutal: à Durazzo (le nom italien de Durrës), un hôtel sur trois porte un nom italien, le service se fait en italien et les cartes des restaurants proposent primi et secondi, avec le caffè serré comme à la maison. Le tout pour quelques euros en moins.


Située en face des Pouilles, de l’autre côté de l’Adriatique, l’Albanie est longtemps restée un repoussoir pour une majorité d’Italiens. Les vagues d’émigration albanaise qui ont suivi la chute de la dictature dans les années 90 en avaient fait un synonyme de désolation et de trafics en tout genre.

Jusqu’à récemment, seuls les plus intrépides des voyageurs transalpins s’y aventuraient. Mais ces dernières années, l’attrait des plages et, surtout, des petits prix du «pays des aigles» a supplanté les idées reçues. L’Albanie s’est imposée comme la destination la plus recherchée de la saison estivale 2023.

Dix millions de visiteurs


Sur sa moto rutilante, Pietro Domenico, 47 ans, retrouve un groupe d’amis à l’entrée du port de Durrës. Ce natif de Calabre, qui vit à Lucerne, se réjouit d’entamer sa deuxième semaine de virée à travers le pays. «C’est un nouveau monde à découvrir et, en même temps, il y a des ressemblances avec la culture italienne. Les gens sont tranquilles et sympathiques.» Le mois dernier, même la présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, a embarqué vers la côte albanaise pour quelques jours de vacances. Les ferries remplis de touristes italiens ont d’ailleurs conduit le premier ministre albanais, Edi Rama, habitué des provocations, à esquisser un parallèle avec les bateaux qui accostaient à Bari il y a trente
ans, débordant d’Albanais sans le sou.

Les Italiens ne sont pas les seuls à se ruer sur le littoral albanais. Rien que pour le mois d’août, les autorités ont recensé plus de 2 millions de visiteurs étrangers, soit 18% de plus que l’an dernier. La barre des 10 millions devrait être franchie cette année, une satisfaction pour le gouvernement, qui en a fait un objectif prioritaire. Ses campagnes de communication ont fonctionné, et le secteur touristique représente déjà plus d’un cinquième du PIB.

Retraités et jeunes actifs

«L’Albanie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celle d’il y a dix ans. Ce n’est plus ce pays pauvre où il y avait tant à faire, c’est un pays dans la moyenne européenne avec une bonne infrastructure hôtelière», assure Carmine Iampietro, 73 ans, installé depuis dix ans à Durrës. Assis face à la mer, devant son ordinateur et un macchiato, ce Piémontais y a fondé une association qui accompagne l’installation des retraités italiens dans le pays. «La demande est en hausse exponentielle. Il y a beaucoup d’avantages: en Albanie, les retraites ne sont pas taxées et la minicriminalité n’existe pas.»

Outre les retraités, les jeunes Italiens profitent aussi des opportunités du néolibéralisme à l’albanaise. Développeurs indépendants, opérateurs de call-center, chefs de cuisine… de plus en plus de jeunes Italiens quittent le Mezzogiorno et son chômage endémique.

Arrivé à Tirana il y a dix ans, Roberto Mazzuca fait figure de pionnier. Cet ambitieux Calabrais a rapidement arrêté ses études de dentiste pour se lancer dans l’immobilier et les conseils aux investisseurs. «Quand je suis parti pour l’Albanie, ma famille était inquiète, mais aujourd’hui, ils sont fiers de ma réussite», sourit ce businessman, qui guide ses clients fortunés en hélicoptère au-dessus de la Riviera albanaise.


«On parle d’un pays qui a à peine 20 ans d’un point de vue économique et qui est en plein boom! Comme l’Italie des années 60, on y construit des routes, des marinas, des aéroports… Et ce n’est que le début!»

Bétonnage des côtes


Un boom touristique et une transformation à vitesse grand V qui laisse perplexe Pietro Domenico, le motard de Lucerne. «Ici, les inégalités sautent aux yeux. Ils construisent tous ces hôtels de luxe, mais beaucoup de gens vivent de ce qu’ils récupèrent dans les poubelles. On voit bien que le gouvernement ne fait rien pour ces gens-là.»


Malgré des critiques sur les conséquences sociales et environnementales de sa politique, le tout-puissant premier ministre, Edi Rama, a fait du développement touristique sa principale boussole. Les chantiers se multiplient et les criques sauvages disparaissent sous le béton des complexes touristiques. Cette stratégie permettra-t-elle de retenir la jeunesse et d’enrayer la crise démographique qui menace l’avenir du pays? Chaque année, 50’000 Alba-
nais émigrent, lassés du clientélisme et des mauvaises conditions de travail.


Ardit, 24 ans, ne se voit ainsi pas louer encore longtemps des chaises longues et des parasols sur les plages de Durrës. «C’est sûr qu’il y a du travail avec le tourisme, mais la saison ne dure que deux ou trois mois et on est obligé d’accepter les conditions fixées par l’employeur, en faisant souvent plus de dix heures par jour.» Comme beaucoup de jeunes, Ardit rêve de salaires plus élevés et d’un avenir en Allemagne ou au Royaume-Uni.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.


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