La Serbie, cheval de Troie de la Chine et de ses technologies de surveillance

Plus de 2 000 caméras à reconnaissance faciale développées par Huawei sont déjà installées dans les rues de Belgrade @ LS

Libération – 07.09.2023 – Article

Dix ans après le lancement des nouvelles routes de la soie par Xi Jinping, le pays des Balkans s’est imposé comme son principal allié en Europe et les intérêts de la Chine y dépassent la sphère économique.

Elles trônent désormais le long de tous les boulevards et sur toutes les places de Belgrade. A chaque coin de rue, différents modèles de caméras scrutent les visages, et enregistrent les déplacements des passants. C’est par exemple le cas devant l’université de Stefan, 22 ans. «Je ne suis pas contre ce système de caméras en général, affirme cet étudiant en droit, opposé par ailleurs à la politique autoritaire du président Aleksandar Vucic. Ce système est bon dans les sociétés normales, mais il ne l’est pas dans une société malade comme la nôtre. Parce que ces caméras ne font que renforcer la dictature d’un seul homme et de son entourage.»

Les caméras qui ont envahi les rues de la capitale serbe sont toutes fabriquées par Huawei, le géant chinois des nouvelles technologies. Après avoir vu son pouvoir contesté pendant de longues semaines durant l’hiver 2019, Aleksandar Vucic annonçait l’adoption du programme «safe cities», le système de surveillance à reconnaissance faciale développé par Huawei. Officiellement pour assurer la sécurité des citoyens serbes. «On parle de plusieurs milliers de caméras déjà installées, explique Andrej Petrovski, le directeur technique de la fondation Share, une organisation de défense des droits numériques. Elles ne sont pas seulement fixées sur des poteaux, on en trouve également sur les véhicules de police, ou entre les mains des policiers… A Belgrade, l’objectif est d’installer plus de 8 000 appareils de surveillance biométrique. Un chiffre à la fois très imposant et très inquiétant.»

«La Chine est maintenant omniprésente en Serbie»

Face aux inquiétudes des organisations de la société civile et aux critiques des députés européens, le gouvernement serbe a assuré que le logiciel de reconnaissance faciale intégré aux caméras n’était pas encore actif. Sans véritablement rassurer. D’autant plus que le projet de loi avance. Avec d’autres associations, la fondation Share mène la bataille législative afin d’encadrer l’usage de ces technologies capables d’identifier le moindre visage et de pister n’importe qui. «L’importation d’une technologie chinoise n’est pas un problème en soi, mais si c’est le modèle chinois de contrôle social qui est importé, alors là c’est un vrai problème, s’alarme Andrej Petrovski qui se désole des récents choix français en la matière. Si l’on pense par exemple aux manifestations qui ont lieu en ce moment contre le gouvernement, avec ces technologies, on peut craindre que les gens aient peur d’aller protester. Ce qui serait désastreux pour la démocratie.»

Installées à Belgrade, mais également dans la plupart des villes de Serbie, les «caméras intelligentes» des fabricants chinois sont assurément la composante la plus visible de «l’amitié de fer» qui lie Belgrade à Pékin, selon les mots du président Vucic. Après la crise de 2008, et dix ans après le lancement des nouvelles routes de la soie par Xi Jinping, la Serbie s’est transformée en cheval de Troie des intérêts du parti communiste chinois en Europe, assurant une continuité stratégique entre le port du Pirée, contrôlé par le chinois Cosco, et l’Europe centrale. Energie, transports, technologie, santé, les signatures de contrats se sont multipliées, souvent dans la plus grande opacité. «L’influence de la Chine n’est plus seulement économique, résume Maja Bjelos, chercheuse au Centre de sécurité de Belgrade. Aujourd’hui, la Serbie achète des drones chinois et investit dans son système de défense aux côtés de la Chine. Une coopération policière s’est par exemple mise en place en lien avec les nouvelles technologies. La Chine est maintenant omniprésente en Serbie, et cette influence s’est étendue en très peu de temps.»

Réunions bilatérales régulières

Après y avoir investi 30 milliards d’euros en dix ans, la Chine est même devenue en 2022 le premier investisseur en Serbie. Les critiques ont été nombreuses sur le manque de transparence ou les faibles standards environnementaux et sociaux de ces projets, mais aujourd’hui les opposants serbes s’inquiètent surtout du soutien politique de Pékin au régime de Vucic. Ce proche de Viktor Orban s’est fait le chantre du modèle chinois, et il rencontre régulièrement Xi Jinping lors de réunions bilatérales. «Pour les partis d’opposition, le plus grand risque c’est que, par l’échange de connaissances et de technologies, la Chine aide la coalition au pouvoir à être encore plus autoritaire et répressive, poursuit Maja Bjelos. Ce qui explique les inquiétudes citoyennes face à l’installation de ces caméras à reconnaissance faciale, mais aussi face au développement de nouvelles technologies, sans aucune base juridique ni aucune directive éthique.»

Alors qu’avec ces partenariats stratégiques avec Pékin les autorités locales rêvent de faire de la Serbie une puissance régionale de la «quatrième révolution industrielle», les défenseurs des droits humains s’inquiètent des nouvelles coopérations annoncées dans les domaines de l’intelligence artificielle ou des biotechnologies.

Le reportage sur le site de Libération.

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