Vacances en Croatie : les lacs de Plitvice, joyaux victimes du surtourisme

Ce site, protégé par l’Unesco depuis 1979, est menacé par la surfréquentation touristique – 0 @ LS

Tribune de Genève – 08.07.2023 – Article

Inscrit à l’Unesco, le site est pris d’assaut chaque jour en été par des milliers de visiteurs. Il souffre aussi du changement climatique.

C’est l’un des sites naturels les plus spectaculaires des reliefs croates, situé à deux heures de route au sud de Zagreb. Entourés d’immenses forêts, les lacs de Plitivice et leurs innombrables cascades aux eaux cristallines offrent des paysages grandioses, et toujours changeants. Leur dynamique hydrogéologique exceptionnelle passionne les scientifiques.

«Ce sont des lacs très particuliers, alimentés essentiellement par ces chutes d’eau qui s’écoulent à travers un tuf calcaire. Celui-ci forme un barrage naturel au fil du temps : les barrières de travertin», détaille Marija Ivkovic, professeure à l’université de Zagreb. «Toute cette eau, qui passe à la fois sous terre et en surface, permet la présence de différents organismes vivants très spécifiques qui ne peuvent vivre que dans ce type d’habitat.»

Depuis plus de 15 ans la chercheuse et son équipe effectuent chaque mois toute une série de relevés autour de ces 16 lacs aux eaux turquoise. Très fragile, cet écosystème lacustre subit de plein fouet les effets du changement climatique, avec des modifications devenues visibles en quelques années seulement. C’est ce que constate la doctorante Valentina Doric qui y étudie des bio-indicateurs plutôt discrets: des espèces de mouches très sensibles aux perturbations de leur environnement aquatique.

Manque de neige

«Aujourd’hui, il y des variations très extrêmes des débits d’eau. L’une des conséquences, c’est que les espèces de mouches que j’étudie ont complètement changé. Celles qui étaient nombreuses et dominantes il y a quatorze ans, ont considérablement diminué, et, inversement, d’autres espèces, qui étaient très rares auparavant, sont aujourd’hui dominantes et très nombreuses.»

«La fréquentation est telle que cela a un impact négatif sur les barrières de tuf qui sont franchies

quotidiennement, et elle entraîne une pollution de l’eau et de l’air.» Sanja Zalac, écologue et employée du parc national.

L’évolution des population de mouches qu’étudient les scientifiques de Zagreb illustre des changements globaux ressentis par tous dans la région. Les durs hivers pendant lesquels la neige recouvrait les forêts de hêtres, et la glace figeait l’eau des lacs appartiennent aujourd’hui au passé. «Il ne neige plus beaucoup: un peu en février et mars, et c’est tout», poursuit la biologiste.

«Les anciens racontent qu’avant les enfants avaient l’habitude d’embrasser l’herbe quand elle apparaissait la première fois parce que cela faisait si longtemps que le sol était recouvert de neige! Cette absence de neige est en fait un problème parce qu’il y a beaucoup moins d’eau dans le parc et dans le système lacustre. Quand la neige fond lentement, elle alimente les eaux souterraines et remplit les réservoirs souterrains. Désormais, seule la pluie les alimente, et cela ne suffit pas.»

«L’été, c’est le chaos»

Les lacs de Plitvice souffrent des conséquences du changement climatique, mais ils sont aussi victimes de leurs beauté spectaculaire, reconnue par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) depuis 1979. Ni les fortes averses printanières ni le prix d’entrée de 23 francs (39 en été) ne refroidissent les visiteurs: chaque jour, les bus déversent des flots de personnes au bord des lacs du plus ancien et du plus grand parc national de Croatie. Pendant la période estivale, pas moins de 10’000 touristes venus du monde entier se pressent quotidiennement près des cascades pour se prendre en photo.

«Ici, l’été, c’est le chaos», déplore l’écologue Sanja Zalac qui travaille pour le parc. «Le tourisme, c’est une chose super pour la population locale, car il permet en principe aux habitants de survivre et d’augmenter leurs revenus. Mais, en ce qui concerne la protection de la nature, c’est loin d’être la meilleure des solutions. La fréquentation touristique est telle que cela a un impact négatif sur les barrières de tuf qui sont franchies quotidiennement, et elle entraîne une pollution de l’eau et de l’air.» Enfant de la région, cette passionnée de la vie sauvage regrette presque la période des confinements liés au Covid-19, lorsqu’elle a pu observer un loup se baigner dans l’un des lacs et sortir tranquillement par un pont qui est d’habitude emprunté par des centaines de visiteurs.

Conséquence de cet afflux, les hôtels et les maisons d’hôtes poussent comme des champignons dans les forêts protégées qui entourent les lacs. L’UNESCO a plusieurs fois menacé de retirer les lacs de Plitvice de sa liste du patrimoine mondiale, poussant les autorités croates à introduire un système de réservation obligatoire en 2019. Mais, selon les biologistes, les mesures restent insuffisantes pour protéger de la surfréquentation ce site exceptionnel et préserver ces sentinelles du changement climatique.

Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.

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