
Tribune de Genève – 01.06.2023 – Article
Après les violents affrontements de lundi [29 mai], la situation demeure explosive dans le nord du Kosovo. Les Occidentaux jugent Pristina responsable de la situation.
«Ici, il n’y a que des Serbes, jamais un Albanais n’a habité dans la ville ! Comment pourrait-on nous imposer un maire albanais ? Est-ce que c’est ça la démocratie ?» Venue en blouse blanche, comme une quinzaine de ses collègues de l’hôpital de Mitrovica Nord, Anna ne décolère pas. Comme elle, de nombreux Serbes se sont encore rassemblés ce mercredi 31 mai dans le centre de Zvecan pour s’opposer à la prise de fonctions du maire albanais, récemment élu.
Le scrutin, controversé, est dénoncé par la communauté serbe locale, sur laquelle Belgrade a la mainmise. Une barrière recouverte de drapeaux serbes sépare les manifestants d’un hôtel de ville barricadé. Le bâtiment municipal est protégé par des soldats lourdement armés de la Kfor, la force de maintien de la paix de l’OTAN au Kosovo.
Deux jours après les violents affrontements qui ont fait 52 blessés côté serbe, et une trentaine chez les soldats internationaux, la tension ne retombe pas dans le nord du Kosovo, où vivent environ 40 000 des 100 000 Serbes de ce pays de 1,8 million d’habitants, très majoritairement peuplé d’Albanais. Si les airs de musique serbe, dont le volume est poussé à fond, donnent au rassemblement un faux air de kermesse, l’ambiance reste lourde à Zvecan. La plupart des personnes refusent de s’exprimer, et chacun guette le moindre incident.
Élections contestées
«Moi, je suis toujours contre la violence, affirme Slobodan, la cinquantaine. Mais, vous savez, quand l’adrénaline monte et quand vous savez que la vérité est de votre côté, et que de l’autre côté, on ne le reconnaît pas, vous passez à l’action.» Minoritaires, mais plus que visibles parmi les manifestants, des figures connues de la pègre locale semblent donner le la du rassemblement. Certains patientent près d’une peinture murale à la gloire de Ratko Mladic, l’ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, condamné à perpétuité pour génocide et crimes contre l’humanité.
Régulièrement agité par des pics de tensions, le Nord du Kosovo est réputé pour les trafics en tous genres qui gangrènent la région. Le Premier ministre kosovar, Albin Kurti, triomphalement élu en 2021, s’est donné pour objectif d’y imposer l’autorité de l’État kosovar, dont l’indépendance déclarée en 2008 est toujours contestée par Belgrade. Mais les élections municipales, organisées à la suite de la démission des élus locaux serbes lors d’un précédent pic de tension, ont été boycottées par la communauté serbe.
«Personne n’accepterait que quelqu’un qui n’est pas invité s’installe chez lui, lance Milos, un historien de 44 ans. C’est pareil avec ces policiers et ces maires : ils ne sont pas les bienvenus chez nous.» Élus avec moins de 4 % de participation, les maires albanais, tout comme le déploiement de la police kosovare, sont rejetés par les Serbes. Une hostilité attisée par le président serbe Aleksandar Vucic à Belgrade, qui a évoqué lundi le risque de «pogroms contre les Serbes».
Kosovo inflexible
Voulant éviter un nouveau front en Europe, les Occidentaux accablent le dirigeant kosovar Albin Kurti. Pour les États-Unis, sa décision d’introniser des maires albanais dans des villes à majorité serbe a «fortement et inutilement aggravé les tensions». La France a elle aussi dénoncé «la responsabilité des autorités kosovares» dans l’aggravation de la situation.
Albin Kurti a assuré que Pristina «travaillait dur pour rechercher une porte de sortie». Mais il a jusqu’ici ignoré les mises en garde de ses partenaires internationaux, fidèle à sa réputation de dirigeant inflexible et rivé à sa ligne : celle de l’application stricte de la Constitution et des lois kosovares.
Une position appréciée de l’autre côté du fleuve Ibar qui sépare les communautés serbe et albanaise. «Ces élections ont été organisées avec le soutien de la communauté internationale, souffle Sefije qui habite à Mitrovica Sud, où flotte le drapeau rouge et noir de l’aigle albanais. Pour contenter Belgrade, le gouvernement les avait déjà reportées, mais ils n’acceptent rien et ils ne vont pas voter… Nous, on soutient Albin Kurti.»
Chez les Serbes comme chez les Albanais, les centaines de soldats de l’Otan qui patrouillent désormais en continu dans le nord du pays rappellent de bien mauvais souvenirs. Les traumatismes du conflit de 1998-1999 qui a fait plus de 13 000 morts sont encore vifs dans toutes les familles.
«Ici personne ne veut la guerre, et personne ne voulait ces incidents de lundi, déplore Yli, un jeune de 24 ans qui joue de la musique avec des Serbes de Mitrovica Nord, mais qui arbore tout de même un pull avec l’aigle albanais. Mais ces affrontements sont provoqués par des groupes criminels qui ne respectent rien. Aujourd’hui, les Serbes doivent reconnaître que le Kosovo est une république et accepter ses lois.»
Alors que la communauté internationale presse le gouvernement d’Albin Kurti de trouver une issue à la crise, Ruzhde, un Albanais de 54 ans, s’énerve. «Tout ce qui se passe est injuste. Les Occidentaux ne comprennent pas la politique de la Serbie, c’est elle qui a déclenché toutes les guerres des années 90.»
Le reportage sur le site de la Tribune de Genève.