En Serbie, «la violence a atteint des proportions incroyables»

L’ampleur du mouvement « La Serbie contre la violence » est du jamais vu depuis le début des années 2000 @LS

Libération – 30.05.2023 – Article

Toujours sous le choc des deux tueries de masse qui ont fait 18 morts début mai, le pays est traversé par un mouvement de contestation inédit. Les manifestants accusent le président Vucic et les médias de banaliser une culture de la violence dans la société.

Malgré la pluie battante sur Belgrade samedi soir, une foule dense se masse en face du Parlement et envahit progressivement le boulevard principal. Jeunes et moins jeunes, on vient en famille ou entre amis, et fleurs à la main. Plus de trois semaines après les deux tueries de masse qui ont fait 18 morts et profondément choqué la Serbie, l’émotion et le deuil se lisent toujours sur les visages, mais la colère pointe. «On marche pour nos enfants qui sont morts, lâche Adrijana, une sexagénaire au bord des larmes sous son parapluie. Maintenant, il faut qu’il s’en aille, on en a assez.» «Il» ? Le président Aleksandar Vucic au pouvoir depuis 2012, qui, depuis la tragédie, est au cœur d’un mouvement de contestation inédit depuis la chute du dictateur Slobodan Milosevic en octobre 2000.

Car pour les dizaines de milliers de personnes qui manifestent chaque semaine à l’appel du mouvement de contestation «La Serbie contre la violence», le lien entre le régime du président national-populiste et la violence meurtrière ne fait aucun doute. C’est l’ensemble d’un système politico-médiatique qui se retrouve sur le banc des accusés, dont les manifestants demandent la refonte en exigeant la démission de ministres et l’interdiction de certains programmes télé. «Depuis que ces gens sont au pouvoir, la violence a atteint des proportions incroyables, se désespère Tania, une enseignante de 33 ans, bras dessus bras dessous avec sa mère et sa sœur. Cette violence est partout : dans les médias, dans la rue, dans les institutions judiciaires…» Au lendemain des tueries qui ont ensanglanté notamment les écoles, les 7 millions de Serbes ont réalisé, effarés, que leur pays occupait la troisième place – ex aequo avec le Monténégro – d’un bien triste classement. Celui du nombre d’armes à feu en circulation : 39 pour 100 habitants, selon l’ONG suisse Small Arms Survey.

«L’opposition cherche à nous diviser»

Les armes à feu et les insultes des gros bras qui les accompagnent sont les clés du succès des chaînes de télévision les plus regardées du pays. Des émissions de télé-réalité et des talk-shows où les injures et les coups abondent, et où les invités sont souvent des figures de la scène criminelle ou des ultranationalistes des guerres yougoslaves, parfois condamnés par la justice internationale. Rien qu’en avril, Vojislav Seselj, l’ancien chef de milice, acteur des nettoyages ethniques en Bosnie et en Croatie en 1991 et 1992, s’est exprimé trois fois sur une chaîne nationale. Cet ancien mentor de l’actuel président serbe y est invité, tel un vieil oncle dont on aime écouter les envolées incendiaires et les plaidoyers guerriers pour la «Grande Serbie». D’autant plus que le clergé orthodoxe, défenseur influent d’un patriarcat décomplexé, n’y trouve rien à redire.

«Ce sont des gens qui agitent constamment les peurs et qui prêchent l’intolérance envers tout ce qui est différent d’eux-mêmes, explique Milica Saric, rédactrice en chef du Centre pour le journalisme d’investigation en Serbie. Ces gens veulent la guerre. Ils veulent que les gens descendent dans la rue et aillent se battre au Kosovo. Des extraits de ces émissions circulent ensuite sur les réseaux sociaux, et les enfants consomment des contenus très violents.» Il y a trois semaines, un article du New York Times exposait à un large public les liens étroits unissant le sommet de l’Etat serbe avec la pègre belgradoise, amatrice d’assassinats sordides. Des liens que dénoncent depuis des années les journalistes d’investigation locaux, sans réaction notable des partenaires internationaux de la Serbie. Aux côtés de certaines ONG, les journalistes indépendants sont devenus les pires ennemis des tabloïds pro-régime, qui les qualifient régulièrement de «mercenaires étrangers».

Ces qualificatifs et le discours d’une Serbie assiégée, les partisans d’Aleksandar Vucic les reprennent en chœur. Le président serbe, inquiet de l’ampleur de la contestation, a agité l’épouvantail d’une «révolution de couleur» et organisé vendredi 26 mai une démonstration de force, également devant le Parlement. Des centaines de bus ont ainsi été affrétées depuis toute la Serbie et même depuis les pays voisins, et les fonctionnaires ont été fortement incités à participer, comme au temps de la Yougoslavie. «Vucic ne travaille que pour notre bien-être, assure Jovana, une serveuse de 26 ans, membre du Parti progressiste serbe du Président. L’opposition cherche à nous diviser. Ils utilisent les derniers événements à des fins politiques. C’est vraiment moche et misérable.»

Deux Serbie qui se répondent

Au milieu d’une marée de drapeaux serbes et malgré l’orage qui gronde, on voue au Président un véritable culte. Et on balaie les critiques soulevées par le mouvement de contestation sur la banalisation de la violence. «Le pouvoir n’est pas lié aux criminels, rejette ainsi Olivera, qui arbore fièrement un tee-shirt à la gloire du maître du pays. Et de toute façon, donnez-moi un pays où le crime n’existe pas ? Grâce au plan du gouvernement, les gens ont rendu les armes détenues illégalement [50 000, selon les derniers chiffres du ministère serbe de l’Intérieur, ndlr]. La seule personne qui peut s’occuper de ça, c’est Aleksandar Vucic. Nous l’aimons et il nous aime !» Non loin de là, Dragoslav assure lui aussi son soutien sans faille à l’homme à poigne. «Après avoir soutenu Milosevic, je suis pour Vucic, lance cet ancien ouvrier qui se définit toujours comme socialiste. Les autres qui manifestent sont une minorité. Ils ne peuvent pas nous renverser, ce sont des conneries.»

Entre ces deux Serbie qui se répondent dans les rues de la capitale, le fossé n’a cessé de se creuser ces dernières années, approfondi notamment par un système médiatique verrouillé par le pouvoir. Selon l’ONG indépendante CRTA, deux tiers des citoyens serbes s’informent par les médias pro-gouvernementaux, peu regardants sur le code éthique de la profession et qui puisent dans les thèses complotistes, comme dans celles du Kremlin, pour fidéliser leur audimat. Les chaînes nationales offrent également une tribune de choix au Président : en 2022, celui-ci est apparu 505 fois en direct pour une moyenne de 45 minutes. Si certains dirigeants européens avaient voulu (veulent encore ?) croire à la mue «pro-européenne» et modérée de cet ancien ministre de l’Information de Slobodan Milosevic, ses discours sont sans équivoque. «Le Président est l’un des champions absolus dans la promotion du nationalisme serbe. Il le fait en conscience, au lieu de construire une société civile démocratique capable d’affronter le passé et d’évaluer le rôle de la Serbie dans les guerres des années 90», analyse Vukosava Crnjanski, fondatrice et directrice du CRTA.

L’ombre des années 90

Ces années 90 et leur lot de crimes commis au nom de la défense du peuple serbe hantent la mémoire collective. Mort en prison à La Haye en 2006, Milosevic n’a pas été condamné par la justice internationale et l’assassinat du Premier ministre Zoran Djindjic en 2003 reste un traumatisme pour les démocrates serbes. Dans la Serbie d’Aleksandar Vucic, le siège de Dubrovnik (Croatie), le génocide de Srebrenica ou le nettoyage ethnique au Kosovo sont passés sous silence, et cette amnésie volontaire s’accompagne de complaintes anti-occidentales qui se nourrissent de la perte douloureuse du Kosovo (ancienne province majoritairement albanophone, dont l’indépendance, déclarée en 2008, n’est toujours pas reconnue par Belgrade) et des bombardements de l’Otan. «Je ne comprends pas pourquoi tout le monde est contre nous, déplore ainsi Milan, un jeune Serbe du Kosovo venu soutenir Aleksandar Vucic. Nous n’avons attaqué et n’avons occupé le territoire de personne. Eux, ils ont occupé le Kosovo et maintenant vous pouvez voir le désastre que c’est.» Le jour même de la manifestation organisée par le pouvoir, des incidents éclataient dans le nord du Kosovo. L’occasion pour le Président de mettre, une énième fois, son armée en état d’alerte.

«Vucic réglera la question du Kosovo», veulent encore croire les négociateurs européens et américains. Notamment pour l’adhésion à l’Union européenne. Mais, ami de la Chine et allié de la Russie, Aleksandar Vucic est passé maître dans une stratégie d’équilibrisme qui résiste même aux conséquences de l’invasion russe en Ukraine. Sur la scène régionale, il joue à merveille la carte du stabilisateur en pointant vers les plaies mal cicatrisées des conflits yougoslaves… tout en sortant à l’occasion celle du défenseur d’un «monde serbe» aux relents poutiniens. «En attendant qu’il règle ces problèmes, la communauté internationale ferme les yeux sur ce qui se passe en Serbie, poursuit Vukosava Crnjanski. Dans les faits, en dix ans, les institutions se sont effondrées, les élections sont de plus en plus sous contrôle et les médias ne sont presque plus pluralistes. En ce sens, [par son silence], la communauté internationale contribue à la dérive autocratique du pouvoir.»

Une dérive à laquelle les dizaines de milliers de citoyens serbes pacifistes qui manifestent chaque semaine espèrent bien mettre fin. Massés autour du siège de la Radio-Télévision de Serbie, qu’ils accusent de désinformation, ces visages d’une «autre Serbie» veulent croire que leur rejet de la violence marquera un point de bascule pour la société. «Ici, personne n’a obligé ni payé ces gens pour venir protester, s’exclame le jeune militant Srdjan Markovic, un mégaphone à la main. Et ces gens disent : “Assez de lavages de cerveau ! Assez de votre propagande, assez d’injures !” Ils en ont assez de la violence et que les lois ne s’appliquent qu’à ceux qui ne sont pas d’accord avec le pouvoir.» Alors que le gouvernement appelle au dialogue, une nouvelle marche est prévue vendredi. Chez les organisateurs, une inquiétude : les possibles provocations de ces crânes rasés habitués des stades de la capitale, dont certains ont pu être aperçus au défilé de soutien au Président.

Le reportage sur le site de Libération.

Laisser un commentaire